Dimanche, 23 Novembre 2014 22:16

La France en 1914-1918: une victoire au-dessus de nos moyens

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Conférence de Jean KOGEJ le 18/11/2014

 

Le conflit d’intensité majeure est une réalité largement ignorée dans l’Europe de 1914, et on s’en fait des idées très fausses :

  • le XIXème siècle a été plutôt pacifique ; les opinions, les responsables politiques  et même les États-majors n’en avaient plus vraiment l’expérience des grands conflits au cœur de l’Europe (ici, le dernier précédent comparable à la guerre de 14-18 par sa dimension destructrice est la guerre de Trente Ans, au début du XVIIème siècle). Les états-majors en place n’avaient plus l’expérience que de conflits lointains ou plus ou moins marginaux : guerre des Boers, guerre russo-japonaise, guerres balkaniques
  • On avait sous estimé l’impact de la révolution industrielle et financière sur le fait militaire : on tablait sur une guerre forcément courte (vu la puissance de l’artillerie et surtout vu les moyens financiers des États, faible : la guerre s’arrêterait forcément au bout de 3 à 6 mois pensait-on, et toutes les réserves stratégiques avaient été calculées sur ce modèle).
  • En fait les 4 années de guerre ont coûté à la GB, sur le seul plan financier, dix fois plus cher que le quart de siècle de guerre contre la France de la Révolution et de l’Empire. Sur le seul plan financier, la guerre de 1914-1918 a couté à la France vingt fois le prix de la guerre de 1870. Ce coût exorbitant n’a t-il pas durablement obéré l’avenir ? Et que dire pour le prix en hommes ?

Une guerre, avec ses morts et ses invalides, surtout parmi les plus jeunes, n’est-elle pas toujours au-dessus des moyens  de tout le monde, de tous les pays du monde ? Quoique...

  • .Le revenu national des États-Unis double de 1913 à 1919 ; l’économie britannique progresse pendant la guerre ; la puissance allemande « potentielle » sort intacte de la guerre ; la France elle ne retrouve qu’en 1924 sa production industrielle de 1913
  • La France aurait-elle plus que les autres grands pays engagés dans le conflit, été amenée à consentir des efforts dépassant ses possibilités réelles, ce qui pourrait contribuer à expliquer son atonie pendant une génération, jusqu’à l’orée des années 1950 ?

On peut aborder la question sous 3 angles.

  • C’est une France plus faible qu’il n’y paraissait qui s’engage dans une guerre au coût humain et matériel exorbitant.
  • Une conduite de la guerre mal adaptée aux moyens de la France.
  • « Une « victoire » au dessus des moyens de la France » ? L’issue favorable du conflit a conféré à la France un rôle, des responsabilités et des intérêts  qu’elle n’avait pas les moyens d’assumer, ni par rapports aux vaincus, encore moins par rapport aux autres vainqueurs


I. Une France plus faible qu’il n’y paraissait s’engage dans une guerre aux coûts exorbitants.

1) Les moyens démographiques et les problèmes d’effectifs.

a) la dépression démographique

  • Au Moyen-Âge et jusqu’au XIXème siècle, selon l’expression d’un historien, la France était la « Chine de l’Europe », un géant démographique par rapport à tous ses voisins.
    • Sous François 1er, lorsqu’elle fait la guerre à Charles-Quint, c’est à toute l’Europe, ou presque, qu’elle fait la guerre. Et pourtant, elle s’en est plutôt bien sortie. , quand 2, l’Angleterre moins de 3 (Iles Britanniques 6) la Moscovie 9 millions.En 1500, elle compte 16 millionstout le Saint Empire Romain Germanique en comptait 1
    •  Encore Napoléon demeurait songeur devant le spectacle des lumières de Paris en affirmant qu’il n’était de bataille assez sanglante que quelques nuits parisiennes ne pourraient compenser...
  • Tout change au XIXème siècle. quand les autres connaissent l’explosion liée à la La « Chine de l’Europe » devient la championne de la dénatalitétransition démographique
    •  Aucun autre pays au monde n’a connu une chute aussi importante de sa fécondité. En 1913, le taux de natalité était de 18,8°/°°  en France contre 30°/°° en moyenne européenne.
    • Depuis la fin du XIX° siècle, les générations ne se renouvelaient plus. Cependant la situation sanitaire n’était pas très bonne. Espérance de vie et mortalité infantile sont sensiblement en dessous des données de l’Europe du Nord scandinave. On mourrait deux fois plus de la tuberculose en France qu’en Allemagne.
    • Sur l’ensemble de la période 1891-1895 « les cercueils étaient plus nombreux que les berceaux ». En 1900, 1907, 1911 aussi, les décès excédaient les naissances.
    • Pourquoi ce recul démographique ? Rôle des « funestes secrets », de la Révolution (droit de propriété, suppression du droit d’ainesse, déchristianisation...).
  • Résultat : en 1914, la France comptait 39 millions d’h, la seule Allemagne en comptait 68 millions (pratiquement 30 millions de plus, pas loin du double.... Les moins de 20 ans, exactement un tiers de la population totale en 1911, n’avaient jamais été aussi peu nombreux. Jamais la France n’avait abordé un conflit dans une telle situation démographique.

b) L’obsession des effectifs.

  • Pierre RENOUVIN : « Pour maintenir son armée active à un niveau comparable à celui des forces armées allemandes, la France était obligée d’imposer à sa population des charges militaires particulièrement lourdes..»
  • Loi du 7 avril 1913 : c’est « la loi des 3 ans ». Un citoyen, à partir de l’âge de 20 ans, doit 28 années de service militaire : 3 années dans l’armée d’active, onze dans la réserve de l’armée d’active, 7 dans l’armée territoriale, 7 dans la réserve de l’armée territoriale. Cette loi permet de lever environ 3,5 millions d’hommes ; en 1914, l’Armée française peut aligner environ 90 divisions, l’Allemagne 120 mais qui doivent se répartir sur les deux fronts. Égalité apparente.
  • Mais la loi de 3 ans a été catastrophique dans un premier temps:
    • « Les casernes sont bondées de contingents non instruits, les uniformes les équipements et parfois les armes manquent. L’encadrement nécessaire à l’instruction fait défaut et le niveau individuel et collectif régresse, le sous-encadrement général étant devenu la norme. Alors que la compagnie d’infanterie allemande compte entre 18 et 20 sous-officiers, son homologue française n’en compte que 8 ou 9 » (Frédéric GUELTON, Becker 213)
    • 1 compagnie = 200 hommes environ, commandée par un capitaine.

2. Une économie fragilisée :

a) une apparence brillante

  • Nous avons une vision très positive de la situation française du début du XXème siècle : La France à elle seule fournissait ¼ des capitaux étrangers qui circulaient dans le monde (« l’or de la France ruisselle sur le monde » disait Alexandre MILLERAND).
  •  Le Franc-Or, ou Napoléon (ou encore Franc Germinal) était une des monnaies les plus solides du monde.
  •  Les succès de nos constructeurs automobiles (en 1913, avec 45.000 automobiles construites, la France était le second constructeur mondial (derrière les États-Unis) mais demeurait le 1er exportateur. Les véhicules Renault, qui équipaient les taxis parisiens, ceux de la Marne, équipaient tout autant ceux de Londres.
  • L’inauguration de la première ligne de métro en 1900, l’exposition universelle de Paris, en 1900, où affluèrent 50 millions de visiteurs confortent cette impression de la force du pays dans la Belle Époque.
  • A la veille de la guerre, aussi bien l’Espagnol PICASSO que le Russe CHAGALL vivaient à Paris, la « ville lumière »,  venant y compléter leur formation et y chercher consécration et gloire. Mais ce caractère brillant mérite d’être analysé et discuté.

b) un retard réel

  • La France avait pris du retard et s’est laissée supplanter depuis la crise des années 1870 (« la Grande Dépression »).
    • En 1913, le pays qui a construit la Tour Eiffel produit trois fois moins d’acier que l’Allemagne.
    • Elle n’est à l’origine que de 4% de la production de l’industrie électrique mondiale, contre 33% pour les États-Unis, 33% pour l’Allemagne, 15% pour la Grande Bretagne.
    • La chimie est allemande (Bayer, Hoechst, BASF) et une des raisons de l’uniforme « bleu horizon » : c’est une des rares couleurs que l’industrie française parvenait à produire en grande quantité par elle-même.
    • À la tête de 12% du commerce mondial en 1880, elle en représente à peine plus de 7% en 1913, égalée par les Pays-Bas. En 1880, Marseille était le second port européen derrière Londres, désormais la cité phocéenne est toujours derrière Londres, mais aussi derrière Liverpool, Hambourg, Anvers et Rotterdam.
    • La flotte française, elle aussi la seconde du monde en 1880, vient désormais au 6ème rang en 1913. Surtout à cette date elle est encore à voile à 23% contre 10% en moyenne mondiale.
    • Il n’existe pas plus de 189 entreprises de plus de 1000 salariés à cette date.
    • La monnaie elle-même doit beaucoup de sa stabilité à la crise déflationniste. Elle ne joue qu’un faible rôle international, et la Banque de France a une politique mercantiliste archaïque. Lorsque le pays a versé les 5 milliards de Francs or qu’elle devait à la Prusse, ce fut fait en livres sterlings, par chèque, de banque anglaise à banque anglaise. Les capitaux fuient à l’étranger à la recherche d’emprunts d’État avantageux et à moindres risques plus qu’ils ne s’investissent dans des projets industriels ou commerciaux. Londres, par le jeu subtil des taux d’intérêt, régule l’économie-monde, d’autant que 60% des câbles télégraphiques mondiaux aboutissent dans la capitale anglaise, que 500 grandes banques mondiales y sont implantées.
    • Entre la maîtrise de la finance, du commerce et de l’information par le Royaume-Uni, la montée en puissance industrielle, commerciale et scientifique de l’Allemagne et des États-Unis, l’émergence de la Russie et du Japon, le tout ajouté à son érosion démographique, on a l’impression que la France décroche peu à peu des puissances de 1er rang, qu’elle occupe cependant depuis un demi-millénaire ! Alors même qu’elle s’apprête a conduire la guerre au premier rang, sur son territoire : une première contradiction.
  • Il y a des explications structurelles de premier niveau à ce décrochage (mais là n’est pas le problème qui nous préoccupe aujourd’hui):
    • L’excessive ruralité (une majorité d’exploitations de moins de 10ha). Le rendement moyen du blé en France est de 14 qx à l’ha, contre 23 en GB. Polyculture vivrière. Les 40% de Français qui travaillent dans l’agriculture ne parviennent pas à nourrir le pays (et phylloxéra en plus ! production vinicole d’un tiers plus faible qu’en 1875). La loi sur l’enseignement obligatoire de 1881 est mal appliquée dans les campagnes. Les patois dominent encore. Cette structure socio-économique explique faiblesse de la main d’œuvre et étroitesse du marché pour toutes les autres activités économiques.
    • La faiblesse énergétique. Pas plus de 40 Mt de charbon sont produites (un tiers des besoins sont importés. Coût de l’énergie pour une tonne d’acier produite : 50% du coût total, contre 35% en Allemagne.
    • Le retard universitaire. PASTEUR entreprend une action de rattrapage à cet égard.
  • Certains avancent des explications plus fondamentales :
    • Impact de la Révolution française, de ses guerres, du blocus continental qui crée une cassure au moment même du take-off industriel, dès lors avorté ?  Cf. François FURET.
    • Une république radicale qui surprotège les petits paysans et les petites classes moyennes  (loi Méline de 1891) par peur des dangers socialiste et capitaliste ?
    • Ébranlement de la Commune qui crée un excessif conservatisme social et une surprotection des structures paysannes archaïques ?

c) une reprise brisée par la guerre

  • La France connaît son propre rythme de croissance, fait de blocages, de décrochages et de phases de rattrapage successifs (années 30, trente Glorieuses, etc...).
  • À partir de 1895, la France connaît une reprise très vive. Après un « trou d’air », cette reprise monte en puissance de 1907 à 1914 : la croissance économique globale évolue entre 4 à 5%,
    • Les activités les plus modernes comme les industries électriques, la chimie fine, la production électrique progressent de 6 à 12% par an. La production d’aluminium est multipliée par 10,
    • La productivité du travail progresse de 2% par an. Les investissements productifs progressent aux dépens des opérations financières.
    • Les Grands magasins (Printemps...) bousculent le petit commerce désuet.
    • Une nouvelle génération d’entreprises et d’entrepreneurs émerge : CGE, Thomson Houston, Michelin, Renault...
  • Or la guerre vient casser cet élan. Bien sûr, on peut en discuter : la guerre parfois a brisé certains blocages et accéléré certaines évolutions.
  • La guerre provoquée par un capitalisme en crise et aux abois est une vision fausse : le conflit s’est produit dans la phase ascendante d’une formidable croissance quantitative et qualitative. La fin XIXème siècle voit émerger l’abondance monétaire  (or du Klondike, du Transvaal) et un vigoureux cycle de croissance qui  ne s’achève qu’en 1929. La France, plus que les autres encore, avait besoin de cette phase de rattrapage. À partir de 1911, le Grand État-Major allemand estime que si guerre il doit y avoir (concept de la guerre « préventive »), elle doit se produire le plus vite possible : après 1914, l’infériorité relative de la France et de la Russie allaient s’estomper. D’une certaine façon, la France est tombée dans ce piège.

En conclusion de cette première partie : La France, plus que les autres « grands », s’engage dans une guerre au dessus de ses moyens », pour trois raisons :

- parce qu’elle est au plus profond d’une dépression démographique historique, exceptionnelle et séculaire au moment même où ce sont les peuples entiers qui se jettent les uns sur les autres

- Parce que de tous les grands pays, c’est son économie qui a enregistré le recul relatif le plus important depuis un tiers de siècle : retard urbain, agricole, universitaire, sous-industrialisation en sont les signes les plus évidents.

- Parce que la guerre vient casser le vigoureux rattrapage en cours depuis 1896 et accéléré en 1907, avant que ce dernier ne lui permette de rééquilibrer au moins partiellement sa situation par rapport à l’Allemagne


II. Des moyens existants plutôt mal gérés.

1. Un essor cassé

  • Le « collapsus » économique :
    • La déclaration de guerre, c’est la fermeture de la Bourse, l’explosion des taux d’escompte (de 3% à 10% à Londres), la saisie des bateaux étrangers dans les ports, la saisie des brevets, la mise sous séquestre des biens étrangers, des administrateurs provisoires dans les entreprises étrangères...
    • Moratoire des paiements bancaires sauvant de la faillite des banques comme la Société Générale (on emprunte à court terme pour prêter à long terme, ce qui suppose un flux continu d’emprunts frais, cassé par l’événement géopolitique).
    • Cours forcé de la monnaie. (Le système de l’étalon or – le franc germinal « vaut » 322 mg- ne peut fonctionner librement dans le conflit)
    • En 1914, c’est l’effondrement de plus de la moitié de toutes les grandes productions fançaises, engendré par la mobilisation générale, l’effondrement de la consommation, l’engorgement des transports, l’arrêt du financement.
    • Le taux de chômage, était de 4% en juin, il passe à 40% de la population active dans la seconde moitié de 1914. (20% en Allemagne). En France, à toutes les désorganisations précédentes s’ajoutent l’invasion et l’occupation de 13 départements au milieu des zones les plus actives du pays.
  • L’économie reprend, à partir de 1915 surtout, mais pas de reprise globale, comme par exemple au Royaume Uni ou même en Allemagne.

2. La dérive financière : une guerre à crédit

a) la hausse exponentielle des coûts

  • Personne n’avait prévu une guerre aussi longue et coûteuse. Très vite, dès les années 1920, les Américains qui aiment toujours savoir « combien ça a coûté », ont fait le calcul (E. BOGART, 1920’) :
    • 44 milliards de $ pour la GB, 32 pour les USA, 25 pour la France, 15 à 22 pour la Russie, 12 pour l’Italie, 44 à 46 milliards de $ pour l’Allemagne, 20-23 pour l’AH, 1,5 pour la Turquie.
    • Au total 186 milliards de $ de l’époque, soit quelques 1000 milliards de Francs Germinal. L’Entente en a financé 68%, les Empires centraux 32 %.
    • Certes les coûts peuvent être différents (coûts logistiques pour les USA par exemple : amener un canon de Chicago à Sainte  Menehould coûte plus cher que de l’acheminer depuis Stuttgart.  Mais l’essentiel n’est pas là. La victoire de 1918 fut aussi une victoire financière, et à ce niveau, la France ne joua pas un rôle de premier plan. (importance de la bataille de la Marne qui a donné du temps pour laisser jouer cet avantage)
  • Ce qui est important, c’est de mesurer le coût relatif de la guerre :
    • pour un groupe de pays (GB, All, AH, France, presque l’Italie aussi) la guerre coûta 4 fois le PIB de 1913. (Moins de 1PIB pour les USA).
    • Les hausses réelles des dépenses sont un peu exagérées par la hausse des prix. D’un autre côté, elles sont euphémisées : les chiffres dont on dispose portent sur des crédits votés, alors que le coût réel se situe souvent au-delà ; en outre les nécessités du secret militaire entrainent des dépenses cachées, non « budgétées ».
    • D’ailleurs, les dépenses ont augmenté pour tout le monde, et les budgets des pays, y compris neutres, ont été multipliés, par exemple par 2 pour la Suisse (la guerre entraine une explosion des cours mondiaux et du prix des transports, ce qui touche aussi les neutres). Épisode grippe « espagnole ».
    • Dépenses publiques France : 5 milliards de Francs-or en 1913, 54 milliards en 1918. Donc x11, mais en Francs constants x 3,5 environ

b) Comment la France a-t-elle financé cet effort sans précédent ?

  • Assez peu avec l’impôt, deux fois moins en proportion que la GB ou les USA, et cela pour deux raisons
    • D’abord parce qu’une grande partie du territoire est affecté par la guerre, donc les impôts rentrent mal.
    • Ensuite parce que le système fiscal français est archaïque. Il repose pour l’essentiel sur les taxes indirectes et sur les « quatre vieilles » contributions (contribution foncière, mobilière, patente, portes et fenêtres).
    • L’impôt moderne sur le revenu, introduit en GB par William PITT en 1798, est voté, en France le 15 juillet 1914 (c’est en mars 14 que Henriette CAILLAUX, épouse de Joseph, « révolvérise » Gaston CALMETTE le directeur du Figaro) et n’est appliqué qu’à partir de janvier 1916.
  • Complété ensuite par un impôt sur les bénéfices de guerre, de 50 à 80%. En France, les recettes fiscales diminuent de manière absolue jusqu’en 1916, et ne progressent que de 26% en 1918 / 1913 (x4 en GB, x6 aux USA).
  • Financée à 15% par l’impôt, donc, en France, à hauteur de 85%, la guerre est payée à crédit :
    • 15% par des « avances » de la banque de France (18 milliards F)
    • 35% par des bons du Trésor, bons de la Défense nationale (50 M)
    • 15% par les Grands emprunts de guerre (rentes perpétuelles, 24 M)
    • 20% par des crédits extérieurs ( 7 milliards de $, USA, GB).
  • Il en résulte donc pour la France une dette publique qui représente 180% du PIB et qui est pour plus de la moitié, « flottante », ce qui est très dangereux
    • Dette consolidée à 80% pour le Royaume-Uni : le mois dernier, elle a entamé le remboursement de ses dernières « rentes perpétuelles » émises pendant la 1ère guerre mondiale.
    • Le stock d’or ne couvre plus que 20% de la circulation monétaire.
    • Inflation.
    • Risque majeur pour le cours du change de la monnaie, provisoirement assuré par les « prêts d’égalisation des changes » (un atout majeur dans la victoire : la victoire de la Marne fut décisive, dès que l’on entrait dans une guerre longue, l’avantage financier prenait le dessus).
  • 180% du PIB, en valeur relative, cela représente près de deux fois la dette actuelle de la France. Avec quelques différences essentielles : dette essentiellement « intérieure », exprimée en monnaie nationale. La comparaison, en particulier sur les choix politiques opérés, demeure cependant pertinente, on le verra plus loin.

3. Le « gaspillage » des hommes

a) l’erreur tactique

  • Les conceptions stratégiques et surtout tactiques de la France ne sont pas propres à économiser ces hommes dont elle manque relativement
    • Elle n’est pas la seule à préconiser l’offensive : dans toutes les armées elle est à l’honneur. Le plan SCHLIEFFEN (qui prévoyait la fin de la guerre à l’Ouest à J+30) était éminemment offensif.
    • Le plan XVII (Généraux Michel, Joffre, etc...) prévoit une double offensive française à travers la Lorraine, destinée à être le principal champ de bataille, l’une vers Sarrebourg-Morhange, et au delà l’Alsace (Mulhouse fut brièvement occupée pendant 2 jours en août), l’autre vers les Ardennes. On assiste même à un retour en force des conceptions napoléoniennes (dont les militaires, y compris les anglo-saxons, reprennent l’étude).
    • Cependant, pour l’armée française, l’offensive est vue souvent comme une conception tactique, c’est à dire dans le comportement local, la méthode de combat. Or les deux ne sont pas liés. Ce sont des guerres « nationales » fondées sur la mobilisation générale. Ce primat de « la nation en armes » est renforcé en France par les souvenirs encore proches de la période héroïque : le modèle indépassable est Valmy, les soldats de la République bousculent les vieilles monarchies...
  • Or certains voyaient que le modèle de l’offensive tactique à outrance était condamné : la mitrailleuse Hotchkiss, le chargement des canons par la culasse, les futs rayés, les fusils automatiques (même si le Lebel français est médiocre par rapport au Mauser Allemand, automatique avec un chargeur à 5 cartouches), confèrent désormais aux unités une puissance de feu considérable, condamnant la tactique offensive généralisée et systématique « Attaquons, attaquons...comme la lune » disait le général LANREZAC.
  • L’équipement était prévu en conséquence :
    • 4000 excellents canons de campagne de 75, à cadence théorique de 1200 coups à l’heure (mais rationnés à 300 obus par jour en 1914; on peut en produire 13000 en 24h, contre 300.000/j en 1918. Berliet à Lyon).
    • L’artillerie lourde ne dispose que d’une centaine de pièces de 155 mm, contre 2000 pièces lourdes pour l’Allemagne dont 12 obusiers de 305 mm, et 5 exemplaires de 420 mm, plus deux excellents obusiers très lourds de Skoda qui viendront à bout des très puissantes fortifications belges de Liège et Anvers). La France n’a pas besoin d’artillerie lourde, disait-on, dans la perspective de la ruée d’un peuple sûr de son bon droit.....

b) D’où l’énormité des pertes, l’horrible saignée de 1914,

  • 1914 fut l’année la plus sanglante de la guerre ; il y eut plus de morts durant les 5 mois de guerre en 1914 que dans les douze mois de 1915, 16 ou 17, et même que durant les 11 mois de 1918, où on ressortit des tranchées
  • Jour le plus sanglant, non seulement de la guerre, mais de toute notre histoire millénaire : le samedi 22 aout 1914, avec 27.000 morts (cf. Henry CONTAMINE).
  • On a appris par la suite à se montrer plus économe en vies humaines
    • PÉTAIN eut cette réputation, meilleure rotation des troupes (le « tourniquet »);
    • son ennemi juré, Charles MANGIN, théorisa la pratique de la préparation d’artillerie, et surtout du « feu roulant », pour économiser les vies humaines. Il a commandé la reprise de Douaumont, en 1916, avec très peu de pertes humaines, car très bien préparée, annihilant huit mois de pression allemande.
    • Dans les mois qui suivirent - Chemin des Dames, 1917- il y eut une véritable compétition macabre entre MANGIN et PÉTAIN en ce qui concerne les pertes : les statistiques furent manipulées, on comptabilisa dans les pertes de MANGIN les blessés légers et même les victimes d’engelures pour le déstabiliser ;
    • ce qui prouve aussi qu’à partir du milieu de la guerre, l’économie des vies humaines était devenu un enjeu politique.
  • On utilisa largement aussi l’appoint des « troupes coloniales ». On parlait à l’époque des forces « indigènes » : tirailleurs sénégalais, annamites, malgaches relevaient au départ du ministère des colonies ; spahis, zouaves de l’armée.
    • La France et le Royaume-Uni levèrent des forces à peu près comparables dans leurs empires respectifs : environ 600.000 hommes. Sur les 600.000 h enrôlés par la France, environs la moitié venaient d’Afrique du Nord.
    • Mais, différence majeure, la GB s’est pratiquement interdit de les employer sur le front européen, alors que la France théorisait aussi leur utilisation (1910, Charles Mangin publie  La force noire.)
    • 600.000 h, c’est très important, mais il faut comparer ce chiffre aux 8,7 millions d’hommes mobilisés par la France pendant la guerre ; il y eut, présents ensemble, au même moment sur le front,  environ 2 millions d’hommes, dont jamais plus de 25.000 tirailleurs noirs (en même temps). Un peu plus de 1% des troupes en première ligne.
    • Il y eut sans aucun doute des comportements discriminatoires à leur égard, mais les pertes sont semblables à celles, terrifiantes, de l’ensemble de l’armée. Les plus éprouvés, les tirailleurs d’Afrique sub-saharienne, perdirent plus de 22% de leurs effectifs tout comme les fantassins « métropolitains » (22,9%).
    • Rôle significatif lors des deux batailles de la Marne. Rôle important en 1918 quand la pression démographique monte en puissance avec l’arrivée des troupes allemandes de Russie et en attendant l’arrivée des Américains (défense de Reims).
    • Vision raciste aussi de la part de l’ennemi : die Schwarze Schande. Certains en Allemagne estiment qu’il est scandaleux d’utiliser « des sauvages » contre les peuples civilisés d’Europe. En représailles, on assistera au massacre systématique des tirailleurs sénégalais par les divisions SS en 1940 (division Totenkopf). Tata sénégalais de Chasselay
  • On sut aménager aussi le régime des permissions. Une permission, ce n’est pas évident, le concept ne valait que pour le temps de paix. La guerre devait être courte et tout le monde rentrerait une fois la guerre terminée.
    • Sauf exception, dans toutes les armées, ce n’est pratiquement qu’après une année de guerre qu’on songea à établir des permissions. 6 jours sont accordés par roulement, en France, à partir de l’été 1915.
    • En octobre 1916, les députés obtiennent la création d’un régime de permissions de 3 permissions annuelles, d’une semaine chacune : l’idée était aussi de mettre en place des permissions plus fréquentes pour soutenir la natalité !
    • En fait les permissions étaient souvent suspendues en fonction de la situation militaire, mais aussi énorme engorgement des transports : le régime des permissions enlevait de 5 à 9% des effectifs du front, et cela représentait des dizaines de milliers de déplacements ferroviaires.
    • Au total, les combattants qui ont fait la guerre de part en part, soit quelques 1500 journées, ont bénéficié au total en moyenne de 60 j de permission en tout.
    • Le nombre annuel de naissances fut malgré tout divisé par deux (de 800.000 à 400.000.)

c) le capital humain est atteint

    • En France, sur six hommes mobilisés; un fut tué et un autre restait invalide. 18% des hommes mobilisés, 22,9% des fantassins, 24% de la « classe 14 » furent tués
    • Pour mesurer l’importance des pertes humaines liées à la guerre, il faut tenir compte encore de la surmortalité des civils, par exemple causée par l’épidémie de grippe espagnole  à la fin du conflit, la diminution de l’espérance de vie de ceux qui ont survécu (probablement une grippe aviaire d’origine asiatique ...mais c’est la presse espagnole, moins soumise à la censure, qui en parle).
    • Il faut tenir compte aussi de la sous-natalité : manquaient aussi à l’appel tous ceux qui n’étaient pas nés du fait de la guerre, et ce “manque à gagner” démographique était presque aussi considérable que le chiffre des pertes. Au moins un million de naissances ne furent pas « rattrapées ».
    • La France était devenue en 1939 le pays le plus vieux du monde, place tenue aujourd’hui par le Japon (la proportion de la population de 60 ans et plus était passée de 12,6 à 13,6 %.)
    • Sur le plan économique, il faut prendre en compte le fait que la plupart des morts étaient des hommes jeunes, et la population active fut, en proportion, plus affectée encore que la population globale : la France a perdu 10,5% de sa population active, contre 9,8% pour l’Allemagne, 6% pour l’Italie, 5% pour la Grande-Bretagne, 0,2% pour les USA.
    • Le capital humain fut aussi atteint autant “qualitativement” que “quantitativement”, si tant est que cela puisse se mesurer. Du moins cela a-t-il un sens du point de vue de la formation des hommes. En France, la proportion des tués parmi les officiers de l’Armée de Terre fut comparable à celle des hommes de troupe, voire parfois supérieure. 41 % des élèves de l’École Normale Supérieure furent tués. Certes les officiers supérieurs  furent touchés (195.000 officiers ; 36.593 tués ; 41 généraux français furent tués au feu, un tous les 3 jours en sept 14 ; en moyenne les généraux français étaient plus vieux que leurs homologues allemands. Mais la  saignée fut particulièrement forte chez les jeunes capitaines et lieutenants, c’est à dire les futurs cadres de la nation.)
    • Enfin faut-il signaler le nombre considérable d’allocataires et d’ayants droit, charge considérable pour des États ployant déjà sous le fardeau financier de l’après-guerre. En France, l’État dut verser pendant des années, voire des dizaines d’années, des pensions à 1 100 000 invalides, 600 000 veuves, 750000 orphelins, 900 000 ascendants. En outre, on indemnise mieux les biens que les hommes (n’est-il pas naturel de se sacrifier, sans contrepartie, pour son pays ?)

 

Si on y rajoute les dommages de guerre et les frais de reconstruction,

c’est près de la moitié du budget de 1929 qui était encore consacrée à la première guerre mondiale,

alors qu’il aurait fallu déjà songer à préparer la guerre suivante...

III. Une victoire difficile à assumer

1 Un poids critique insuffisant au sommet

a) au delà des apparences, la relative faiblesse de la France dans les rapports de force mondiaux

  • La France a payé trop cher pour pouvoir être « généreuse ». En même temps, elle est trop faible pour pouvoir imposer ses vues.
  • Elle parvient à imposer des dispositions vexatoires (Choix de Versailles, par rapport à la proclamation de l’Empire Allemand en 1871 ; paix non négociée avec les vaincus, une « paix carthaginoise » dira KEYNES ; signature le 28 juin, date anniversaire de Sarajevo. (Original du traité de Versailles perdu : on pensait le retrouver à Moscou en 1990...) Traité de St Germain en Laye rédigé en Français (texte qui fait foi), en italien, en Russe, mais pas en allemand. Ambassade de France à Vienne incendiée en 1919...
  • Seconde langue officielle du traité de Versailles : l’anglais, pour la première fois utilisé sur le plan diplomatique depuis le XVIIIème siècle...
    • Certes restitution de l’Alsace-Lorraine, mais celle-ci ne fut pas une cause de la guerre. Certains mêmes craignaient sa réintégration dans le marché français, et le traité de Versailles impose l’entrée, hors droits de douane, de ses produits en Allemagne.
    • Une paix non négociée avec les vaincus (diktat de Versailles, 28 juin 1919), mais la France n’arrive pas à imposer, ni l’éclatement de l’Allemagne auquel elle rêvait, ni même la création d’un état-tampon en Rhénanie (politique de POINCARÉ, et de Charles MANGIN vis à vis des autonomistes rhénans en 1918-1923 (négociations dès les années 1920 avec un certain Konrad ADENAUER, autonomiste rhénan modéré).
    • Mais l’Allemagne ne perd que 10% de sa population, 15% de son territoire, les plus marginaux et contestables, au profit de la Pologne surtout.
    • La France parvient à humilier l’Allemagne, sans arriver à l’affaiblir vraiment.
  • Les traités de Saint-Germain en Laye (1919) et du Trianon (1920) éclatent l’Autriche-Hongrie en une demi-douzaine d’états créant en fait un vide que la France s’efforce de combler.  (Exemple de la Hongrie, aujourd’hui encore une « bombe » : perte de 60% de son territoire ; on pousse la Slovaquie sur le Danube afin qu’elle dispose d’une ligne de défense, la Transylvanie est à la Roumanie...). Dès 1921 la France fait alliance avec la Pologne. En même temps,elle s’allie avec la Petite Entente (la Tchécolovaquie, la Roumanie, la Yougoslavie). En fait elle n’a pas la dimension critique pour combler le vide dans lequel s’engouffreront successivement HITLER puis STALINE. Éclater  l’Autriche-Hongrie était une volonté affirmée de CLÉMENCEAU, mais un certain équilibre européen en souffre comme d’un membre amputé.

b) un cas d’école : l’occupation de la Ruhr en 1923

  • Emblématique à cet égard : l’opération de la Ruhr, de janvier 1923. But : obliger le payement des Réparations (Spa, 1921) que les Allemands, encouragés par les Anglo-saxons, ne versent pas. L’impasse est totale. Les Américains exigent le remboursement de la dette (commerciale disent-ils, alors que la France fait état du sang qu’elle a versé). La France attend les Réparations pour payer les dettes interalliées et ne restaure pas sa monnaie (« Le Boche paiera»). Les Allemands laissent filer la leur pour ne pas avoir à payer : hyperinflation de 1923-1924
  • Explications de KEYNES (les conséquences économiques de la Paix) : les Réparations n’ont pas de sens (ni en marks bien sûr, sans valeur ; pas non plus en or et devises car pour les gagner, l’Allemagne devrait prendre nos marchés ; ni en nature : les camions ou machines données à la France entraineraient des méventes pour Berliet et les firmes françaises en général).
  • L’opération de la Ruhr est remarquablement conduite sur le plan militaire par les Français et les Belges. La défense passive allemande est brisée, et la Ruhr occupée devient un ilot d’activité et de prospérité dans une Allemagne en pleine débâcle, crise monétaire et anarchie( coup d’État de HITLER à Munich).
  • Or, quand la pression française augmente, le franc baisse sur les marchés, la dette extérieure s’aggrave... Le soutien anglo-saxon est massif en faveur de la Reichsbank, et à son nouveau directeur ( SCHACHT) aboutissant à la recréation d’une solide monnaie allemande convertible le Reichsmark gagé sur les dollars prêtés. En 1925, les dernières troupes franco-belges évacuent la Ruhr. Ce fut l’ultime opération souveraine de la France sur un théâtre d’activité majeur. L’aide anglo-saxonne à l’Allemagne, une fois encore, est due à la dimension de son économie qui en fait un partenaire majeur, mais aussi à la peur du communisme qui triomphe en Russie, et face auquel on construit un « cordon  sanitaire dont une Allemagne solide sera un point d’appui indispensable. On n’imagine pas les traces que laissera l’occupation de la Ruhr dans les relations internationales, même si les plans YOUNG et DAWES apportent quelque apaisement provisoire...

2. L’impuissance dans l’organisation économique de la paix.

a) une conception économique dans l’impasse

  • Pourquoi les nations sont-elles entrées en guerre en 1914 ? On est frappé par la vacuité des réponses (rien qui vaille un tel effort) mais aussi par la faiblesse des revendications territoriales, des deux côtés (cf. le mémorandum BETHMANN-HOLWEG qui précisait les buts de guerre allemands). L’organisation économique du monde occupe une place discrète mais centrale : zone protégée ou ouverture mondiale ? Mitteleuropa ou Weltwirtschaft, isolationnisme économique ou « Open door » ? La France voyait une zone douanière dont elle serait le centre, avait autour d’elle Belgique, l’Italie... L’Allemagne imaginait la mêle chose en Europe centrale autour d’elle-même.
  • Pendant la guerre, une solidarité économique et financière très stricte s’était mise en place entre les Alliés
    • Prêts d’égalisation des changes
    • Un système d’approvisionnement intégré : chacun donne selon ses moyens, reçoit selon ses besoins. Définition des urgences, des besoins, répartition des achats, maîtrise et unification des prix de manière intégrée et supranationale. Pour chaque grand type de produits, on crée une sorte de commission exécutive supranationale. Par exemple en novembre 1916, le Wheat Executive.
    • La France espérait la pérennisation de cette organisation économique au lendemain de la guerre, une sorte de poursuite de la guerre économique contre le mastodonte allemand après l’armistice. En fait tout ce système est immédiatement dissous par les anglo-saxons et c’est le retour à la gestion libérale la plus orthodoxe.
    • Exigence immédiate du remboursement des prêts pour la France (La France paye les dettes privées, immédiatement. Elle repaye au moment du plan DAWES, puis tout le monde cesse de payer, les USA se replient, et les relations franco-américaines disparaissent pratiquement. Munich 1938, les Américains n’y sont pas...Tout le monde paye très cher la très mauvaise liquidation financière de la guerre.

3) deux exemples concrets de tentatives françaises de percées économiques

a) La chimie, une guerre dans la guerre.

  • La première révolution industrielle était largement fondée sur le textile. Ce secteur se heurtait à la rareté et aux coûts élevés des colorants naturels (garance, pastel, etc.)
  • La chimie allemande créa ses grandes entreprises et fonda sa suprématie sur l’industrie des colorants artificiels, avant de l’élargir à d’autres productions.
    • Des firmes comme Bayer (fondée en 1863, par ailleurs à l’origine de l’aspirine et du « gaz moutarde »), HOECHST (créée elle aussi en 1863), BASF (née en 1865), AGFA (1867, née des colorants comme son sigle l’indique mais aussi leader de la photo dès le début du 20ème siècle) se développèrent sur ce créneau et acquirent très tôt une dimension mondiale.
    • Elles le durent bien sûr à l’avancement de leur recherche et à la qualité de leurs produits, mais aussi aux pratiques de cartellisation des entreprises aboutissant à des partages plus ou moins tacites du marché allemand au profit de la conquête des marchés étrangers, avec la bénédiction du gouvernement du Reich qui y voyait un bénéfice de puissance.
    • C’est ainsi que dès 1905 naquit « la petite IG » regroupant dans un  cartel BAYER, BASF et AGFA.
    • À la veille de la première guerre mondiale, non seulement ces firmes dominaient le marché européen, mais la majorité des entreprises du secteur installées en France, voire en Grande Bretagne, leur appartenaient.
  • À l’occasion de la première guerre mondiale, dès 1915, leurs biens furent saisis dans ces pays et le traité de Versailles confirma la saisie de tous les avoirs allemands à l’étranger ainsi que la dépossession de leurs brevets. L’Allemagne perd tous ses brevets. Bayer perd celui de l’aspirine...
  • La contre-offensive ne tarda pas et en 1925, pour permettre à la chimie allemande de retrouver sa puissance internationale, l’Allemagne autorisa à nouveau une puissante cartellisation, cette fois-ci plus organique : c’était la naissance d’ IG Farben (dont les liens futurs avec le nazisme seront étroits)
  • La France, encore puissante au milieu des années 20, imposa au groupe chimique allemand naissant, en échange de garanties sur sa pérennité, un accès des firmes françaises aux secrets de fabrication allemands et une protection contre la concurrence germanique.
  • L’Allemagne et IG Farben s’en souviendront : dès 1940, au sein de la Commission d’armistice, elles imposeront leur domination sur la chimie française sous la forme d’un consortium, Francolor, regroupant les principales entreprises chimiques françaises, et possédé par IG Farben à hauteur de 51%.

b) La France et la Mitteleuropa

  • La principale opération, poussée en avant par le gouvernement français, fut l’acquisition par Schneider (le maître des forges du Creusot) et la Banque de l’Union Parisienne (BUP) de l’entreprise tchèque Skoda
    • En septembre 1919, après deux achats d’actions, la part de Schneider dans Skoda atteignait 73%.
    • L’entreprise du Creusot compléta l’opération par l’acquisition de la majorité dans Berg und Hütten. Il s’agissait de charbonnages et de hauts-fourneaux rachetés à une banque autrichienne, la Boden Kredit Anstalt de Vienne, et qui devaient ravitailler Skoda en produits bruts.
  • En Roumanie, l’offensive française visait la part allemande des pétroles roumains. C’est Paribas qui acquit le contrôle  de Steava Romana, jusque-là  possédée par la Deutsche Bank. La banque française devient ainsi le premier producteur de pétrole de Roumanie.
  • Une autre acquisition de Paribas, à Bratislava, en Tchécoslovaquie, permit à des capitaux français d’avoir une part égale à celle du chimiste allemand Dynamit Nobel dans une des principales entreprises de munitions d’Europe centrale.
  • Il faut voir ce que signifiait l’ensemble de cette offensive, assez cohérente : des entreprises et des capitaux français contrôlaient une très grande part de la production d’armements lourds, d’armes légères et de munitions de l’Europe centrale et danubienne, ainsi que le commerce du pétrole roumain, qui dépendait du financement par les banques françaises.
  • Cependant des difficultés financières et monétaires apparurent, la Grande Crise eut des effets délétères et surtout le manque de volonté politique de l’État français fut dramatique dans les années 1930. Dès 1936, une partie des actions de Schneider dans Skoda furent revendues à l’État tchécoslovaque, esquissant la nationalisation future. Le « coup de Munich » en 1938 fut aussi de la part de HITLER une opération de guerre économique : la Tchécoslovaquie fut en partie annexée, le reste bientôt désarmé et éclatée. La France ne tenta aucun blocus pétrolier à partir des gisements roumains que ses capitaux contrôlaient, et, en 1939, SCHNEIDERr revendit le reste de ses possessions de Skoda à un consortium tchèque pendant que la BUP, elle aussi sans en référer au pouvoir français, se dégageait de la banque roumaine.
  • Ce sont les chars d’assaut construits par Skoda qui ont constitué le fer de lance des divisions blindées allemandes en mai-juin 1940. Les chars proprement allemands (panzers) étaient légers et plutôt médiocres. La quasi-totalité des chars lourds de 30 à 38 tonnes étaient des Skoda...

On étudie toujours une guerre, ou un événement géopolitique dans leur superficialité. En réalité, c’est comme un iceberg....


Conclusion : et pourtant, la France ne fit pas plus mal que les autres. La problématique européenne.

1. La France a fait une guerre surhumaine en 14-18 : affaiblie par son décrochage économique et sa dépression démographique, elle paye trop cher une guerre au moment même où elle opérait son redressement.
2. Sa gestion de la guerre tant sur le plan financier que militaire aggrave le diagnostic.
3. La victoire obtenue grâce au sacrifice des siens (sans oublier le rôle majeur des Alliés qu’elle tend à sous-estimer aujourd’hui encore, elle a du mal à exploiter les bénéfices de sa victoires et à assumer les responsabilités qui en résultent. Non qu’elle ne fasse que des erreurs : tout simplement, elle n’a pas la « masse critique » indispensable. L’occupation de la Ruhr de 1923-1925 est à cet égard très signifiante.

Faut-il porter sur la France des lendemains de la guerre un regard uniformément négatif ?
On peut proposer deux exemples de l’action pertinente de la France l’un directement lié à la première guerre mondiale, l’autre plus lointain, mais moins qu’on ne le pense.

  • La question de la monnaie et de la dette intérieure après 1914
    • Après avoir marqué une sorte de pallier au tout début des années 20, l’inflation  connut une intense flambée entre 1924 et 1926. La Livre Sterling, qui valait environ 25 Francs en 1914, s’échangeait contre 240 Francs en juillet 1926. POINCARÉ fut alors  appelé au pouvoir  une 3° fois et procéda avec une grande habileté, plus subtile qu’il n’y parait de prime abord.
    • En fait l’économie française avait peu souffert de la crise de reconversion des années 1920 car déjà elle avait refusé une stabilisation monétaire trop précoce, pendant que les USA, et le Royaume Uni s’épuisaient dans des politiques « d’assainissement » et de « retour à l’équilibre ». Elle connaissait une remarquable croissance industrielle. L’indice de la production industrielle (base 100 = 1913) atteignait 138 en 1926.
      • Le simple retour de Poincaré en 1926, avant même que les mesures alors arrêtées ne soient entrées en application, fit regagner au Franc un quart de sa valeur par rapport à la Livre
    • La véritable habileté de Poincaré fut de ne pas rechercher la plus forte appréciation possible du Franc (ce qu’une grande partie de sa clientèle politique attendait pourtant de lui), ni de “décréter” une parité officielle de la devise française.
      • Pratiquant une politique de rigueur, il laissa la monnaie trouver son “assiette” sur les marchés des changes,...
      • puis, celle-ci confirmée et stabilisée, il vendit des Francs sur ces mêmes marchés afin d’en faire légèrement fléchir la valeur.
    • Alors seulement, en 1928, il fixa officiellement, à ce niveau, la nouvelle valeur-or du Franc, (le “Franc Poincaré”), convertible contre  65,6 mg d’or. Rappelons que le Franc Germinal, de valeur inchangée et convertible jusqu’en 1914, était défini par 322, 5 mg d’or. Un Franc valant 20 “sous” dans la terminologie populaire, le Franc Poincaré étant défini par un poids d’or environ 4 fois moindre que le Franc “normal” , fut rapidement désigné par le sobriquet de “franc à cinq sous”.
      • C’était en fait une réappréciation du Franc par rapport aux cours du change qu’il avait atteint sur les marchés au milieu des années 20, mais c’était une dévaluation considérable par rapport à la parité du Franc Napoléon, la seule référence officielle précédente.
    • La France disposait désormais d’une monnaie stabilisée et légèrement sous évaluée, ce qui permit à son économie de payer moins cher l’effort d’assainissement financier. En 1929, la production industrielle, après avoir fléchi de 13% en 1927, avait regagné l’indice 133. La place financière de Paris attire des capitaux du monde entier, le commerce extérieur tend vers l’équilibre. La France, protégée par sa parité, n’entre que tardivement dans la crise des années 30, après que la Livre sterling ait massivement dévalué, et que ses dirigeants, qui n’avaient rien compris, s’agrippaient au bloc-or.
    • Il faut voir ce qui signifiait une telle politique monétaire :
      • le partage du poids de la dette entre les générations, les rentiers d’hier étant mis à contribution sous la forme d’une déperdition de leur épargne
      • entre vieux rentiers et jeunes salariés, l’arbitrage se fait en faveur de ces derniers.
      • On a assisté au  plus fantastique transfert de richesse jamais opéré en France (Thomas PIKETTY) corrigeant le XIXème  siècle des rentiers.
  • Second exemple : l’Europe
    • Romain ROLLAND, écrivain français né en 1866 (non mobilisable) reste en Suisse, et montre que la  Grande Guerre est en fait « un suicide de l’Europe ». Il se veut « Au dessus de la mêlée ». Lorsqu’il crée une revue littéraire, en 1923, il l’appelle « Europe ». Elle existe encore.
    • En 1930 : Aristide BRIAND adresse aux 26 pays européens membres de la SDN un « Mémorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne ». Dans ce mémorandum A. Briand et Alexis Léger (Saint John Perse) parlent de l’établissement d’un « marché commun européen » et de « communauté européenne ». 

     

  • La première guerre mondiale fit naître quelques unes des racines les plus importantes de l’Europe.
    • Les « pères de l’Europe » de 1951-1957 sont des combattants et des politiques de 14-18 : Robert SCHUMAN...ADENAUER...
    • Le futur « marché commun » fusionnera les idées de zones commerciales privilégiées que chacun avait imaginé pour son compte avant 1914.
    • À la tête de la délégation française dans les Commissions exécutives de la première guerre mondiale : un marchand de cognac sachant parler anglais, un certain Jean MONNET...
    • Quelques unes des racines de la construction européennes sont issues des tranchées de la première guerre mondiale, et la France y fut pour quelque chose, pour des raisons très positives, mais aussi parce que c’était une autre façon d’approcher la « question allemande » si prégnante dans les origines des guerres mondiales.


Ne pourrait-on pas faire la même démonstration, peu ou prou, à un moment ou à un autre, pour l’Italie, le Royaume-Uni, l’Allemagne, qui elles aussi, ont fait  une guerre au-dessus de leurs moyens ?

  • Ce n’est pas par hasard qu’on a évoqué la guerre de Trente Ans au début de l’exposé. Elle s’acheva par les traités de Westphalie de 1648 et aboutit à un pavage de l’Europe en États-Nations. Ceux-ci engendrèrent un schéma nouveau de l’organisation internationale : le paradigme westphalien (monopole de la force publique à l’État, non ingérence, concert européen entre États-Nations souverains). Le schéma est restauré et actualisé par le Traité de Vienne en 1815.
  • Les difficultés de la France, et des autres États européens, vainqueurs ou vaincus, témoignent du triomphe ultime mais aussi des limites et de la fissuration du schéma westphalien, qui ne correspond plus aux réalités technologiques, idéologiques, économiques du 20ème. C’est le retour de l’interventionnisme dans de nouvelles « guerres de religion » (idéologiques: révolution russe, « mutins de la mer Noire », guerre d’Espagne) et c’est le début de l’émergence d’États-continents plus en phase avec les nouvelles réalités. La construction européenne n’apparaît-elle pas comme nécessaire pour que les « poilus » ne soient pas morts pour rien ? Mais quelle Europe, et quelle construction ?
Lu 7810 fois Dernière modification le Lundi, 24 Novembre 2014 18:51

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2 Commentaires

  • Lien vers le commentaire Bennett Mardi, 30 Mai 2017 04:11 Posté par Bennett

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